Peter Wüthrich • L'effet papillon

  • Peter Wüthrich • L’effet papillon

    copyright Marc Domage

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'Ce que la chenille appelle fin du monde, le Maître l'appelle un papillon.'

Lao Tseu (6ème siècle avant J.C.)

 

Des papillons. Partout, de petits papillons, graciles et resplendissants de couleur. Découpés dans la reliure multicolore d'un livre et collés sur une carte géographique, l'agrandissement de la couverture d'un livre de poche. Ou encore - comme dans un musée d'histoire naturelle ou chez un naturaliste amateur - alignés dans une vitrine, méticuleusement conservés. Des papillons, partout ! Où poser le regard ? Comment séparer le contenu du conceptuel, de l'habillage stylistique ? Et peut-on seulement distinguer l'un de l'autre ? Comment décrire ce que l'œil voit ? Où commencer, où s'arrêter ? Et que peut bien signifier l'ensemble ? Est-on sensé 'lire' l'œuvre ? Qu'est ce que l'auteur a voulu nous dire ? Si les papillons de Peter Wüthrich semblent à première vue bien légers, presque trop esthétiques, ils sont au contraire si profonds et complexes qu'ils échappent à toute analyse classique, élaborée à partir de faits logiques en soi et suivant un développement linéaire. On découvre bien vite quantité de références et de connexions insoupçonnées : arts et lettres, kitch, religion, philosophie et mythologie, politique, sciences et superstitions. Plus on pénètre la matière, plus on envisage la profusion des renvois possibles, plus tout devient confus. Jusqu'à ce que d'un coup, les liens et corrélations qui se dérobaient à vous se révèlent : comme dans le Courant de conscience ou le jeu enfantin du bouche-à-oreille, peut-être A mène-t-il à B, et B à C. Mais comment relier A à C ? Existe-il seulement un lien ? Ne serait-on pas simplement face au hasard ? En somme, face au chaos ?! Exactement ! Et c'est précisément le chaos qui constitue le point de départ...
La théorie du chaos (ou théorie de la complexité) s'est révélée principalement au début des années 1980. Evoluant quelque part entre les mathématiques et la physique, elle s'attache pour l'essentiel à décrire les phénomènes d'interdépendance particulièrement sensibles existant entre des circonstances, des évènements. La théorie du chaos décrit la complexité de fonctionnement des systèmes dynamiques. Ou plus simplement, la théorie du chaos nous aide à comprendre comment les choses sont liées les unes aux autres. Ce qui peut sembler irrégulier ou chaotique au premier regard s'avère en fin de compte suivre un plan interne logique en soi, que l'on n'avait jusqu'alors pas su percevoir. La théorie du chaos est particulièrement reprise en temps de crise, la crise économique internationale des trois dernières années et principalement ces derniers mois dans l'Eurozone l'a démontré. L'un mène à l'autre, rien n'échappe au processus. Tout est lié. Peut importe le point de départ, car les conséquences sont aussi globales qu'elles sont imprévisibles. Ou peut-on tout de même les prévoir, les pressentir ? L'Effet papillon, popularisé par le mathématicien et météorologue américain Eward Lorenz, à qui l'on attribue la paternité de la théorie du chaos, expose que, dans un système non linéaire, la plus infime variation en un lieu peut induire des variations considérables en un autre lieu, qui pourtant semble n'avoir aucun point commun avec le lieu d'origine. Le battement d'ailes d'un papillon sur la côte est d'Australie pourrait ainsi - en théorie - déclencher des semaines plus tard une tornade dans l'Oklahoma, aux Etats-Unis. Parce que tout est lié. Parce que chaque élément exerce une influence sur le tout.
Le même processus est à l'œuvre dans les papillons faits de couverture de livre de Peter Wüthrich, concept reprenant les principes de base de la théorie du chaos. Après avoir consacré près de 20 ans aux anges - une autre créature ailée - sous ses représentations les plus diverses autour du livre, il n'est pas étonnant que Peter Wüthrich en soit venu à s'intéresser aux papillons. Dès 1995, la série photographique 'Imago' plaçait littéralement ce thème entre les mains de l'artiste. Un petit livre vert, posé sur la main de l'artiste comme un papillon fraichement éclot, évoquant le divin : la main de l'artiste symbolisant la main de Dieu. Pourtant, le travail de Peter Wüthrich possède toujours des sources d'inspiration extrêmement variées. Plus on étudie son œuvre, plus on en découvre la profondeur. Le papillon est un puissant symbole de l'iconographie chrétienne, de longue tradition. Pourtant, au temps du Christ, le papillon jouait déjà un rôle dans la symbolique religieuse et mythologique. En grec ancien, papillon se dit 'psyche', un mot signifiant des concepts aussi centraux que le souffle ou l'âme. De même, on peut traduire le terme grec de chrysalide par 'enveloppe de mort'. Ainsi, l'image d'un papillon quittant sa chrysalide symbolisait l'âme humaine, quittant le corps du défunt à l'heure de la mort. C'est pourquoi on retrouve le papillon ou la chrysalide sur de nombreux monuments funéraires de l'Antiquité. Les premiers chrétiens ont ensuite repris cette symbolique à leur compte, si bien que le papillon est désormais associé à la résurrection du Christ et à la rédemption de l'âme humaine. On retrouve le papillon dans les tableaux de nombreux grands maîtres, dans la main de l'Enfant-Jésus, en vanité sur une nature morte, symbole du caractère éphémère de l'existence terrestre. Le cycle vital chenille-chrysalide-papillon désigne également la vie, la mort, la résurrection.[1]
Pour cette raison précise, les papillons jouent un rôle central dans le travail de l'artiste britannique Damien Hirst, dont les œuvres existentielles représentant des animaux, vivants et morts, font la une de la presse spécialisée depuis le début des années 1990. En Amérique Centrale en revanche, le papillon noir est présage de mort. Et quand on tombe amoureux, ne se sent-on pas comme des 'papillons dans le ventre' ? La postérité a retenu la parabole du philosophe taoïste chinois Zhuang Zhou (env. 365 - 290 av. J.C), le 'rêve du papillon'. Le philosophe aurait rêvé être un papillon, voletant joyeusement ici et là, sans conscience aucune de son existence d'homme. En se réveillant, il se serait demandé : 'Suis-je Zhuang Zhou, un homme qui a rêvé qu'il était papillon ou suis-je un papillon en train de rêver qu'il est Zhuang Zhou ?' Et pour l'écrivain et prix Nobel allemand Heinrich Böll, le papillon est porteur d'espoir : 'Si les chenilles savaient leur vie une fois devenues papillons, elles vivraient tout autrement...' Quant à, Vladimir Nabokov, écrivain et naturaliste russo-américain, auteur de 'Lolita', récit érotique encore controversé aujourd'hui, il était également un lépidoptériste passionné. Les arts plastiques, la littérature, la philosophie regorgent donc de références aux papillons depuis des millénaires. Toutes différentes, mais toutes liées les unes aux autres.
Et ce n'est pas un hasard si les livres que Peter Wüthrich utilise pour ses objets, ses installations, ses photographies et ses collages traitent souvent de sexualité et de mort, du cycle de la vie par conséquent. Le réseau de références littéraires de ses travaux donne souvent le vertige. Prenons par exemple 'Sans foi ni loi', travail sur couverture de livre (2010) : en arrière-plan, ou devrait-on dire en support, Wüthrich utilise la couverture d'un roman français de Paul Kenny, livre de poche populaire où se mêlent espionnage, violence et sexe. Paul Kenny, pseudonyme de Paul Libert et Gaston Ponchardier, a sorti ce livre en 1976 aux éditions Fleuve Noir, dans le cadre d'une série s'inscrivant en parallèle des 'James Bond', romans à succès du britannique Ian Flemming. Ces histoires d'espionnage sont typiques de la guerre froide, particulièrement en Europe occidentale. Menés tambour battant, ces romans se targuent de réalité, ou du moins ont-ils été vendus avec cette prétention. Les papillons que Wüthrich pose sur la couverture du livre portent le nom de grands penseurs, poètes et auteurs, parmi lesquels Denis Diderot, Honoré de Balzac et Émile Zola, André Maurois ou Arthur Miller. Des dramaturges, des écrivains créateurs d'œuvres de référence dans la littérature mondiale, contrastant de manière flagrante avec le contenu 'bon marché' du roman de gare qui leur sert de support. Au premier regard, on pourrait penser que Wüthrich a choisi ces noms de façon arbitraire. Mais rien n'est arbitraire ou innocent chez ce suisse, artiste du livre. Diderot par exemple était à la fois écrivain et critique d'art, mais également philosophe. Avec des personnalités historiques comme le poète et dramaturge français Voltaire (de son vrai nom François Marie Arouet) et l'écrivain philosophe et naturaliste suisse Jean-Jacques Rousseau, Diderot était l'un des principaux esprits éclairés du 18ème siècle, il a ouvert la voie à la Révolution Française. Honoré de Balzac, avec Molière (de son vrai nom Jean-Baptiste Poquelin) et Victor Hugo, est sans conteste l'un des plus grands écrivains français. Son œuvre centrale, le cycle romanesque de 'La Comédie humaine' (allusion à la 'Divine Comédie' de Dante), annonce en un certain sens les séries de romans policiers et d'espionnage, popularisés à partir des années 1950, dans la mouvance desquels s'inscrit le thriller politique de Paul Kerry. Comme les livres de Kerry, les romans de Balzac se voulaient 'réalistes' et tentaient de créer un ensemble cohérent à partir de récits isolés. Une structure littéraire dont Émile Zola, écrivain et journaliste (et ami des plus grands artistes de son temps), créateur du mouvement littéraire du naturalisme, s'était emparé le premier avec la série 'Les Rougon-Macquart'. André Maurois (de son vrai nom Émile Salomon Wilhelm Herzog) était romancier, essayiste, critique littéraire et historien de la littérature. 'Concernant la construction de l'homme en tant qu'individu, Maurois souligne le rôle des expériences de l'enfance et le moment décisif de la prise de conscience de l'existence. Il s'oppose toutefois à la surestimation fataliste de ces facteurs d'influence et prône la responsabilité de l'homme dans ses actes, ses attitudes, ses succès.'[2] Des idées assez proches de celles qui devaient mener l'Europe à s'ouvrir à la connaissance, puis à la révolution démocratique en France comme aux Etats-Unis. Enfin, les papillons nous ramènent à l'écrivain et dramaturge américain Arthur Miller (3ème mari de Marilyn Monroe, par laquelle il devient une personnalité en vue). Parmi ses œuvres dramatiques les plus influentes, citons 'Death of a Salesman' (Mort d'un Commis Voyageur, 1949) et 'The Crucible' (Les Sorcières de Salem', 1953), faisant renaître une critique dure de la société, profondément ancrée dans la littérature, dans la lignée d'un Balzac ou d'un Zola.
Dans une œuvre datant de la même année, à laquelle la couverture du roman 'Les dents de la mer' de Peter Benchly (1974) (titre original 'Jaws') sert de toile de fond, Balzac, Zola et Miller côtoient également Sartre et Pagnol. Le romancier, dramaturge et philosophe français Jean-Paul Sartre est connu comme le représentant le plus important de l'existentialisme dans l'Europe de l'après-guerre (Damien Hirst s'en inspire lui aussi). Sartre était également le compagnon de vie de Simone de Beauvoir, écrivain engagé, philosophe et féministe, avec qui il vécut des décennies d'union libre. L'écrivain, dramaturge et metteur en scène français Marcel Pagnol en revanche, certes moins intellectuel que ses contemporains Sartre et de Beauvoir, était pourtant plus populaire. Comme Arthur Miller, son collègue américain de vingt ans son cadet, on voyait volontiers Pagnol comme un lien entre le monde raffiné de la littérature et l'univers plutôt mondain du théâtre et du cinéma. Pagnol du reste, comme Balzac et Zola ou Ian Flemming et Paul Kenny, était un ardent défenseur des séries romanesques. A la fin des années 1950, il écrit une trilogie autobiographique, qui jouit aujourd'hui encore - en France du moins - d'une renommée certaine.
La chambre des merveilles de Wüthrich renferme encore d'autres livres comme le 'Baroud solo' du célèbre auteur de romans policiers et de bande dessinée Mickey Spillane (1949, titre original 'The Girl Hunters'), l'un des 13 volumes de la série 'Mike Hammer' ; ou encore 'Les amitiés particulières' de Roger Peyrefitte, roman clé de la littérature homosexuelle française ; '50 000 dollars' d'Ernest Hemingway (traduction de 1964 du titre original 'The Fifth Column') et 'Justine ou les Malheurs de la vertu' du Marquis de Sade (1787). Comme atterris par hasard sur ces images supports, des papillons-livres, arborant le nom d'écrivains, philosophes et penseurs renommés comme Colette, Manfred Gregor (pseudonyme de Gregor Dorfmeister), Henry Miller, Jean de La Varende, Gérard de Nerval, Paul Claudel et même Homère. Et tous s'assemblent tels les éléments d'un puzzle d'apparence confuse, composé de milliers de petites pièces.
L'un conduit à l'autre et conditionne le suivant, comme pour l'effet papillon : Colette, de son vrai nom Sidonie-Gabrielle Claudine Colette, a écrit entre 1896 et 1903 un cycle romanesque à la première personne, couronné de succès, consacré à la vie d'une jeune femme, publié sous le pseudonyme de son premier mari, Henry Gauthier-Villars. Colette est également célèbre pour un baiser qui fit scandale à l'époque, échangé en 1907 sur la scène du Moulin Rouge avec l'actrice Missy de Morny. L'homosexualité donc, ce qui nous ramène à Roger Peyrefitte, né 'par hasard' l'année même où ce baiser lesbien indécent entre Colette et Missy déclenchait un tumulte inédit dans la capitale française. Peyrefitte était en outre un pédophile affiché ('J'aime les agneaux pas les moutons!'[3]), si bien qu'on peut assez facilement faire le lien avec la 'Lolita' de Nabokov. Et de Nabokov, on en revient aux papillons, que l'écrivain collectionna et étudia des années durant, avec une passion sans bornes. A mène à B et B mène C, mais comment relier A à C ? Pourtant, tous sont apparentés. Tout est lié. Chaque élément conditionne le tout.
L'effet papillon est un point de départ important pour Wüthrich. Pour preuve cette série d'œuvres sur carte géographique, comme 'Wendekreis des Buchschmetterlings' (Tropique du Papillon des Livres, 2010). Mais Wüthrich ne s'en tient pas au monde tel que nous le connaissons. Il va plus loin, s'ouvrant à l'univers : pour 'Die Reise zum Mond' (Voyage vers la Lune', 2010), ce n'est pas une carte de la Terre mais une carte de la Lune qui sert de terrain de jeu à ses papillons de couvertures de livre, si riches de sens. Et puis, ce petit autoportrait photographique noir & blanc, filet de signets en filigrane, qui voit Peter Wüthrich comme sautant à travers les parterres fleuris d'un parc urbain, baskets aux pieds, dans l'espoir d'attraper ne serait-ce qu'un petit papillon pour sa collection littéraire. Ou peut-être est-il sur le point de retrouver le petit livre vert, lové depuis 16 ans maintenant dans sa main ouverte sur la photographie Imago ? L'un mène inéluctablement à l'autre. Tout est lié. En somme, le chaos ? Absolument !

 

Gérard A. Goodrow • janvier 2012

  • Peter Wüthrich • L’effet papillon

    copyright Maxime Chevillotte

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[1] Voir : James Hall, Dictionary of Subjects & Symbols in Art, édition augmentée, Icon Editions, Harper & Row, New York, 1979, p. 54; et http://fr.wikipedia.org/wiki/Papillon.

[2] Voir: http://fr.wikipedia.org/wiki/André_Maurois

[3] Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Roger_Peyrefitte