Les frères Chapuisat • The Altar of Sacrifice

 

« Nous sommes des explorateurs dont le travail se nourrit d’accidents heureux »

  • Les frères Chapuisat • The Altar of Sacrifice

    copyright Mathieu Girard

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En résidence à HEC, les Frères Chapuisat vivent in situ sur le campus. Leur projet intitulé The Altar of Sacrifice (Autel du sacrifice) questionne la notion de passage. Pour arriver au bout de leur salle construite dans le prolongement d’une grotte existante, il faudra oser se lancer et explorer avec tous ses sens.


Vous aimez faire du visiteur un explorateur : qu’avez-vous découvert de surprenant sur le campus de HEC ?
Les Frères Chapuisat :
C’est un espace hors normes. D’habitude, nous travaillons dans des lieux plus institutionnels comme des centres d’art et des parcs de sculptures. Nous avons eu carte blanche pour explorer tout le campus. Nous nous sommes intéressés à la vie des étudiants plus qu’au travail, à l’école en soi. Ici, nous sommes sur un campus à l’américaine sur lequel vivent les étudiants.

 

Vous explorez vous-même avec votre corps, vos sensations ou à partir d’hypothèses ?
Nous explorons avec les tripes ! Nous avons observé et nous avons posé de nombreuses questions pour comprendre ce qui se passe, la vie hors du cursus. Les étudiants font-ils du sport sur le campus ? Ont-ils une piscine ? Où se déroulent leurs soirées ? Élément inattendu, la grotte fait partie des lieux du campus que l’on fait visiter. Passionnés de spéléo, cette visite a touché notre fibre grotte !

 

Qu’est-ce qui vous a plu dans cette grotte, une construction maniériste du XVIIIe siècle ?
Ce qui nous a intéressés, c’est que cette grotte soit le lieu où se déroulent les journées d’intégration. Mais elle nous semblait trop facile : elle manquait un peu de cojones ! Nous avons voulu lui ajouter une salle un peu plus anxiogène. C’est de là qu’est partie l’idée de greffer cette salle cul-de-sac. La grotte initiale n’est que passage, on la traverse. Dans notre proposition, on arrivera au bout.

 

D’où le titre de votre installation The Altar of Sacrifice (L’Autel du sacrifice) ?
Le titre est venu assez tôt : il s’agit du titre d’une chanson de Slayer. Nous sommes partis de là. Dans ce projet, nous avons voulu explorer la notion de passage. Il y a l’objet, le dedans et il y a un passage. Pour nous, c’est presque le plus important. Difficulté d’accès, rite initiatique et de régression participent à ce passage.

 

La grotte est à la fois un symbole et un écrin propice à ces rites (naissance, mort)…
C’est effectivement présent dans la grotte en soi. La grotte est aussi un élément du nomadisme, notion essentielle dans notre travail. Avant le sédentarisme, les grottes étaient des lieux de protection des nomades. À cause de notre façon de travailler, nous faisons l’expérience d’un nomadisme accidentel : nous vivons en permanence sur nos lieux de création. En ce moment, nous résidons sur le campus, comme des étudiants.

 

Est-ce important de vivre sur votre lieu de création ?
Pour nous, c’est primordial.En douze ans, nous n’avons jamais connu une vie de sédentaire, et les conforts qui l’accompagnent. Quand on s’imagine en sédentaire, le résultat n’est pas brillant ! Tout notre travail s’est naturellement nourri de ces conditions. Avant, nous étions à 100 % sur les chantiers. Aujourd’hui, vu leur multiplication et leur complexification, nous  passons moins de temps sur chaque chantier.

 

Le fait d’avoir vécu sur le campus a-t-il fait évoluer votre projet ?
C’est davantage l’aventure autour du projet que le projet en soi qui s’imprègne de cette vie in situ. Le projet n’est qu’une partie d’un tout. C’est le noyau d’un fruit qui est fait de rencontres, de vie sur le campus, et de partage de repas. Ce que nous vivons ici dans le présent va probablement influencer une future création.

Vous construisez à partir d’un plan comme l’architecte ou comme l’araignée qui tisse sa toile provisoire à son échelle, en fonction de son environnement ?
Pour mener à bien l’ensemble des étapes du projet, il faut être un hybride de ces deux figures. De plus en plus monumentaux, nos projets nécessitent une gestion comme un chantier d’architecte, avec des chefs d’équipe, des ingénieurs. On joue comme des adultes, mais on reste des joueurs ! Nous restons dans du jeu, dans de l’improvisation. Notre projet devait être en béton armé. Depuis quelques jours, nous avons complètement changé et décidé de faire une pièce uniquement en fer à béton.

 

Vous avez donc dû modifier vos plans !
Au départ, nous avions conçu un petit dessin en 3 D pour inviter les commanditaires à imaginer le projet. Sur place, on se confronte aux réalités du terrain : nous n’avions jamais utilisé une pelle mécanique. Nous en avons loué une et nous avons creusé : on a joué au BTP ! Pour nous, c’était déjà un exploit… Ensuite, il a fallu se battre contre les éléments météorologiques. Nous avons eu beaucoup de boue et de la pluie. C’est un enchaînement d’actions-réactions : nous naviguons à l’aveugle.

 

Ces solutions sont-elles uniquement techniques ?
Au départ, ce ne sont que des problèmes techniques. Petit à petit, cela devient des solutions artistiques : les frontières se brouillent. La solution purement technique de construire notre pièce en fer à béton n’était pas du tout prévue. Confrontés à des situations inconnues, nous expérimentons : plutôt que de coller à nos intentions initiales, on se dit « pourquoi pas ? » Nous sommes des explorateurs. Sur le terrain, des accidents heureux peuvent arriver. Il faut savoir les attraper et les transformer en quelque chose de fort. Notre travail se nourrit souvent de ce genre de situations. Il s’agit d’un exercice d’équilibre entre laisser-aller et contrôler. C’est un peu comme la voile : il faut savoir louvoyer avec les éléments !

À l’opposé d’une galerie d’art, une grotte est sombre, multifonctionnelle, parfois sale…
Artistes de l’art contemporain, nous sommes les premiers à nous détacher des références de ce monde. Pour ce projet, nous sommes très heureux de ne pas avoir à penser ou à mettre en lien notre travail avec l’art actuel.

L’aspect difficilement accessible de la grotte vous a intéressés ?
Cette question d’inaccessibilité est inhérente à notre travail qui explore, depuis le début, la notion intérieur-extérieur. Nous proposons des espaces immersifs, qui peuvent être des espaces de vie, dans lesquels on doit pouvoir se perdre. Nous ne sommes pas devant un tableau. On peut aussi se perdre devant un tableau, mais nous avons besoin de plus. Nous avons tout de suite construit des structures proches de l’architecture. Il y a peut-être aussi un résidu de méritocratie protestante très présente à Genève.

Qu’apporte cette difficulté d’accès ?
Elle permet de protéger l’intérieur, et nous avons besoin de mettre en condition la personne qui découvre notre travail. Dans la plupart de nos installations, pour accéder à l’entrée, il faut se mettre à quatre pattes : changement de point de vue ! Dans un centre d’art, on est assis ou debout. Là, on passe à quatre pattes : cela sert tout de suite une régression. C’est d’emblée une bonne introduction en matière. Ensuite, le passage, presque comme un rite hindou, nous lave. Certains acceptent tout de suite. Pour les plus peureux, pour qui le passage est beaucoup plus dur, cela leur permet un apprentissage rapide. Les récalcitrants se testent avant de se lancer dans le passage.

Dans Hyperespace, la cimaise est une porte d’entrée dans laquelle il faut se glisser. Tout le monde a-t-il osé ?
Seuls 30 à 40 % des visiteurs ont tenté d’explorer. Les autres restent devant l’entrée, qui devient un lieu d’échanges. Cela crée une rencontre, quelque chose que nous n’avions pas envisagé. Ceux qui ont exploré sortent et racontent leur expérience à ceux qui sont devant et n’osent pas rentrer ou qui attendent un ami ou un parent. Ceux-là sont uniquement dans l’imaginaire : ils imaginent ce que leur proche est en train de vivre. Lorsqu’ils le voient ressortir dans un état second, en nage, il y a un échange, des tentatives de verbalisation, de transmission d’émotions. Cela crée quelque chose de très fort entre ceux qui ont tenté l’expérience, ceux qui hésitent, et ceux qui sont sur le point de rentrer.

Dans vos installations, on explore avec tous ses sens. La vue, sens privilégié de l’art, est mise en suspens. Est-ce pour déstabiliser nos attentes ?
Nous essayons vraiment de revenir aux tripes. Dans le monde de l’art, la vue est survalorisée, et les autres sens complètement sous-estimés. Nous avons voulu explorer cet aspect qui manquait dans le monde de l’art contemporain. Dans les performances, c’est le performeur qui se fait plaisir, qui vit le truc. Nous sommes exclus : on reste là à regarder. La quasi-totalité des œuvres d’art contemporain doivent être vues. Et il ne faut pas les toucher, avec cet aspect sacré et religieux des centres d’art. C’est aussi parti de là : le « côté sale gosse » qui, lors des visites dominicales d’expo, n’avait pas le droit de toucher les œuvres ! Au moment où nous avons commencé, il y avait très peu d’installations immersives, où le public pouvait vivre.

Et dans la grotte, quels sens voulez-vous éveiller ?
Tous, sans exclusivité ! Mais nous ne sommes pas programmateurs : nous restons des explorateurs.

Sa forme ovoïdale évoque un nid. Vos installations mettent souvent en présence le visiteur avec un habitat naturel. Vous voulez confronter l’homo urbanus àses origines ?
Assez animal, tout notre travail est un peu un rappel à ces notions : nous avons cela dans les tripes ! Mais nous n’avons pas développé la forme pour qu’elle fasse penser à un nid. La forme s’est imposée techniquement. C’est plutôt la fonction qui définit la forme.

Est-ce un rappel à nos obligations vis-à-vis de notre environnement ?
Nous ne le voyons pas comme cela. On se considère plutôt comme des rêveurs qui essayent d’amener les gens à sortir de leur quotidien, à expérimenter. Nous leur offrons une échappée, que l’on conçoit, de manière très égoïste, d’abord à notre intention. Nous avons grandi dans la forêt. Pour nous, la ville n’a jamais été cela : nous la regardons avec des yeux d’un enfant qui a grandi dans la forêt.

Vos propositions spécifiques à un lieu sont souvent éphémères. Est-ce aussi le cas pour votre installation à HEC ?
Cela dépend comment on définit l’éphémère. Le projet initial en béton devait rester. Notre installation en fer à béton pourrait tenir au moins dix ans. Contractuellement, nous n’avons pas à réaliser une installation pérenne, mais notre pièce devrait durer un certain temps.

Envisagez-vous des usages détournés de votre projet qui pourra évoluer au fil des explorations des étudiants ?
Nous l’espérons ! Nous souhaitons que la grotte devienne un lieu où des choses inavouables se déroulent… Nous l’offrons aux étudiants, en espérant qu’ils inventent des usages détournés. Sinon nous ne l’aurions pas réalisée ici. Si nous venons nous greffer sur le campus, ce n’est pas pour ensuite imposer des règles à la vie d’étudiants. S’ils veulent agrandir la grotte, la détruire, y faire l’amour…  Libre à eux d’en faire ce qu’ils veulent.

Pour sa visite, vous recommandez un équipement et un entraînement spécifiques ou le lâcher-prise ?
Nous déconseillons le port des minijupes et des talons aiguilles : optez pour une tenue de promenade ! Et gardez à l’esprit la devise du protestantisme : Post Tenebras Lux. Après les ténèbres, la lumière.


Propos recueillis par Laurent Lefèvre.