Igor Antic • Promocréation

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l'exposition

Ce projet Promocréation est basé sur une enquête, initialement réalisée par l’association d’élèves HEC « Talents Avenir ». Cette enquête avait pour but de donner un éclairage sur l’emplacement idéal et la perception, par les élèves du campus, des expositions précédemment proposées dans le cadre de l’espace d’art contemporain HEC.
J’ai également commencé mon travail à HEC, en faisant une enquête sur le contexte de cet endroit et l’impact que peut y avoir l’art en général. J’ai donc posé une question à l’ensemble du campus : « Quelle est la place de l’art à HEC ? ». Cette question, à la fois simple et complexe, cherchait à démontrer comment une œuvre d’art peut surgir comme le fruit d’une participation collective, tout en mettant en lumière un certain goût et des idées qu’on peut avoir sur l’art dans ce lieu.
La question était affichée sur un véhicule qui se baladait partout sur le campus en explorant au passage son territoire, un peu comme le font des engins envoyés sur une autre planète. J’ai parcouru les lieux, s’étendant des étangs aux amphithéâtres, en passant par des couloirs, restaurants, pelouses et une chapelle œcuménique locale, et ce, tout en essayant de trouver des emplacements adéquats pour un certain nombre d’installations temporaires. Pas moins de quinze installations ont été réalisées, y compris celle marquant la fin de ma résidence qui comprend une vidéo reprenant l’ensemble des installations et un défilé de mannequins. Chaque installation singulière tentait de mettre en lumière une des réflexions sur l’art proposées en réponse à la question initiale et de générer une situation pendant un court instant, le temps d’un enregistrement.
J’ai utilisé l’ensemble de ce campus comme un plateau de tournage d’une vidéo. Cette vidéo forme la mémoire du projet Promocréation, car elle réunit toutes les installations précédemment effectuées. Les commentaires de la vidéo, tout ce qui constitue sa partie textuelle et qui apparaît généralement sous forme de sous-titrage, représentent des réponses à ma question. Quel que soit leur contenu, toutes les réponses recueillies ont été incluses dans ce projet.
Des mots ont accompagné ou simplement remplacé divers objets ou encore étaient directement intégrés dans la vidéo, en devenant des commentaires pour des scènes choisies partout sur le campus. Pour mieux comprendre le procédé en question, un lien peut-être fait avec l’utilisation des cartons du cinéma muet, où des mots servent à compléter des images ou à leur donner un sens nouveau.
Les protagonistes du film sont toutes des personnes du campus. Ils ne sont que des passants ou des spectateurs transformés en acteurs. Des élèves, des professeurs ou encore des membres du personnel ont, sans le savoir, écrit « le scénario » de cette vidéo et m’ont donné l’idée des « décors » à construire. Mon travail a simplement consisté à tout mettre en scène. Dans l’ensemble, l’œuvre reste un miroir qui reflète sa condition, sans jamais tenter d’imposer sa propre solution à la question posée. Elle privilégie la vision des individus du campus HEC, d’où le titre de ce projet Promocréation. Il s’agit bien ici d’une inversion des rôles, l’artiste devient manager en faisant la promotion des propositions créatives des futurs dirigeants.

Igor Antic

L’inversion des rôles

par Patrick Champagne, sociologue

L’art contemporain, par nature, n’est guère aisément accessible au grand public et même au public bourgeois dit « cultivé », celui-ci se sentant plus à l’aise avec la culture classique, en fait la culture établie, sa culture (dans tous les sens du terme), c'est-à-dire en définitive avec l’art contemporain … du passé, celui que l’histoire a retenu, consacré et transmis. Les consommateurs de culture aiment bien, en général, être confortés et, sûrs de leurs goûts, se sentent bien souvent autorisés à donner péremptoirement leur opinion sur l’art en général, surtout lorsque les œuvres les déconcertent ou les déçoivent, ce qui est fréquemment le cas avec l’art contemporain puisque celui-ci invente du nouveau, crée en cherchant notamment à subvertir les codes culturels existants. Le verdict tombe alors, brutal et sans réplique : « ce n’est pas de l’art », « c’est n’importe quoi », « ça ne ressemble à rien », etc. Même si les artistes savent que l’art progresse de scandales en scandales, on comprend malgré tout l’épreuve que constitue le fait pour un artiste contemporain d’avoir à exposer son travail en public, plus encore lorsqu’il s’agit d’installations sur des espaces publics, c'est-à-dire d’œuvres qui sont sous des regards très différemment préparés à comprendre l’œuvre.
La proposition généreuse de HEC qui consiste à inviter pour quelques mois un jeune artiste afin qu’il réalise une œuvre sur le campus est donc, en fait, une terrible épreuve pour les créateurs. Igor Antic a pris très vite la mesure du problème. Influencé par Daniel Buren et ses installations in situ, il a conçu une œuvre que l’on peut dire in situ également, mais au sens intellectuel de l’expression : quelle œuvre est-il possible de concevoir qui tienne compte de la culture artistique des élèves qui fréquentent ce site ? Comment les initier à l’art contemporain sans les heurter ? Comment, dans ce haut lieu de l’économie et de la finance, faire comprendre l’intérêt de cet art en train de se faire qui, à la différence de l’art consacré du passé, ne s’achète pas encore à prix d’or ? La solution qu’il propose est extrêmement astucieuse. Il inverse les rôles et propose à ces futurs managers de donner leur vision de l’art tandis que lui-même renonce apparemment à sa position d’artiste et se fait le manager des projets artistiques des élèves. Puisque les élèves – ou du moins certains d’entre eux – se sentent compétents pour dire ce qu’est l’art, pourquoi lui-même ne serait-il pas compétent pour faire le manager ? C’est ainsi qu’il se promène durant des semaines sur le campus sur un petit véhicule électrique interrogeant les élèves avec cette question simple écrite en grosses lettres « quelle est la place de l’art à HEC ? ». Il recueille scrupuleusement les réponses – une soixantaine – et il les met en scène avec les outils du management. Il multiplie ainsi durant plusieurs semaines les dispositifs qui constituent, en fait, autant d’incitations à réfléchir sur ce qu’est l’art. Puis, point final à son travail, il investit, pour le vernissage de son exposition, un amphithéâtre à l’architecture particulièrement convenue, qu’il habille de bandes rouges sur lesquelles il a reproduit les phrases sur l’art que les étudiants lui ont communiquées. Mais il les a inscrites comme autant de slogans politiques, de mots d’ordre assénés, l’ensemble faisant irrésistiblement penser à l’architecture officielle sans inspiration des pays totalitaires. Suprême pied de nez de l’artiste à ces étudiants sans doute « libéraux » pour la plupart et sûrs de leurs goûts, Igor suggère, par cette installation, que la vision sans risque de l’art de ces futurs managers pourrait bien conduire paradoxalement, si l’on peut dire, à une sorte de « réalisme capitaliste », pendant de l’art officiel, de l’art pour tous des ex-pays socialistes, bref, à de l’art qui pourra être immédiatement consommable et vendable parce qu’il ne choquera pas le bon peuple des managers. Or, l’art, et plus précisément la création artistique, c’est-à-dire l’art en train de se faire, est par essence contestation et remise en cause de l’art établi. Le temps de l’art n’est ni celui de la politique ni celui de l’économie. C’est le message le plus important que, par son travail à HEC, Igor Antic a tenté de communiquer aux étudiants. Nul doute qu’il jette par là les bases d’une réflexion de fond, in situ, sur le statut de l’art contemporain.

Démarche artistique

Le travail d’Igor Antic se déroule IN SITU. Il crée des objets et des situations comme 'grilles de lecture' qui révèlent les différents niveaux de contextes sociaux et naturels. Ce travail s'appuie autant sur l'étude des forces économiques et politiques qui gouvernent des lieux, ou des modes perceptifs et cognitifs développés sur place, que sur la participation active des spectateurs dans ses projets.

Au départ basé sur le réaménagement d'espaces, ou, plus précisément, sur la réorganisation d’éléments constituant un espace donné, afin d'interroger le fonctionnement, la perception et la compréhension de l'ensemble, son travail interroge désormais, avant tout, les façons dont les œuvres d'art et les concepts artistiques évoluent dans les univers où ils sont provisoirement montrés.