Antonello Curcio : Manu Scriptus

Prendre une chaise et lire un livre.

Les œuvres d’Antonello Curcio semblent fondées sur un principe de nécessité, dans le sens de ce qui s’impose à contrario de ce qui s’expose. Il en découle une certaine forme de simplicité ou d’évidence susceptibles même de troubler. Ses interventions s’apprécient non pas comme le redoublement de ce qui existe mais plutôt comme la proposition d’une nouvelle occurrence du réel.
Au sortir d’une résidence, sur le campus d’HEC, ayant donné lieu à la réalisation d’une œuvre éphémère,L’Atelier exposé, Antonello Curcio s’interroge sur la possibilité d’un livre écho, une sorte de prolongement durable à cette expérience. Mais pour éviter toute redondance, il choisit d’inscrire ce livre dans la continuité de l’œuvre et non dans sa rétrospective. Parallèlement, celui-ci est amené à fabriquer une chaise pour son atelier. Pour cela il décide d’utiliser ce qu’il a sous la main : quelques chutes de bois contreplaqué. Mais d’emblée, la fabrication de cette chaise lui apparaît ni plus ni moins essentielle que la réalisation d’une œuvre.
Le livre s’intitule XY – Infinito Volume 0. Son édition comporte deux phases. La première comprend l’impression de la couverture et des numéros de pages paires au verso de chaque feuillet. La seconde phase consiste en un dessin au crayon sur chaque page impaire. Ce dessin peut être décrit comme un grillage : sur chaque page sont tracées – d’un bord à l’autre - deux lignes horizontales et deux lignes verticales qui délimitent au centre un rectangle de 7,4 sur 7 cm. Chaque composition est différente du fait que ces lignes - tout en maintenant un écart constant entre elles - ne sont jamais situées strictement à la même place. Le papier blanc et lisse est légèrement translucide de sorte qu’au sein de chaque dessin s’annonce en filigrane l’annonce du dessin suivant.
Pour confectionner sa chaise, Antonello s’appuie sur le modèle de Rietveld qu’il réinterprète. Il pense cette chaise comme une sculpture et ceci d’autant plus rigoureusement qu’elle est destinée à servir de chaise. Les visses restent apparentes et le bois brut. Sur son dossier, il reporte le même dessin du grillage tel que décrit pour le livre. Antonello Curcio prévoit de confectionner 130 livres et 10 chaises. De part les modalités de leur fabrication, chaque livre et chaque chaise sont uniques. L’exposition prévoit de mettre la chaise et le livre en service, offrant ainsi au spectateur la possibilité de découvrir le livre assis sur la chaise.
La radicalité de ce travail n’échappera à personne au risque même de surprendre. Mais cette radicalité n’est en rien dogmatique. Elle est seulement motivée par une volonté indéfectible de s’écarter le moins possible du réel. Chaque composante de l’œuvre est revendiquée dans sa dimension physique et matérielle jusqu’à la ligne tracée qui n’affirme rien d’autre le tracer d’une ligne. L’œuvre comme résultat brut renvoie explicitement à l’acte de sa fabrication. Chacun de ses aspects témoigne de façon émouvante d’une incontournable négociation avec le réel. Avons-nous d’autre choix que de composer avec lui ?
L’œuvre d’Antonello Curcio est marquée par ce souci de la composition avec le contexte et plus généralement avec les moyens qu’il se donne. Son travail s’inscrit dans un processus de prolongement perpétuel ; cela donne à ses œuvres les apparences d’un aboutissement relatif. La finalisation s’efface derrière le principe d’organisation qui la régit. Le résultat ne serait-il jamais qu’une conséquence mathématique d’un processus opératoire plus ou moins complexe ? Il faut se rendre à l’évidence, les œuvres d’Antonello Curcio jouent sur ce presque rien qui fait la différence.

Antonello Curcio • Manu Scriptus

Antonello Curcio • Manu Scriptus